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end  

 

Car chaque partie de mon corps avait sa propre masse, sa propre vitesse et sa propre idée de la direction à prendre, en sorte que la cohésion du tout paraissait un pari extrêmement difficile à tenir pour le moment. En fait, observai-je avec un complet détachement, l'univers était probablement en train de disparaître, dans une catastrophe sans doute assez voisine de celle qui avait présidé à sa naissance. Puis j'eus l'impression que toute la matière, dans une sorte d'enfantement à rebours, s'efforçait de rentrer en moi, et je me rendormis.
Jean Rolin, La frontière belge, 1989

 

Je vous épargnerai la description de ses cuisses maigres nouées autour de la selle, de ses mollets griffés par les ronces du chemin, tandis que, debout sur les pédales, le visage écarlate, les yeux révulsés, les tempes tout emperlées de sueur, elle tirait la langue, ahanait et gémissait dans un ultime effort pour atteindre le sommet d'une côte sans mettre pied à terre.
Jean Rolin, La frontière belge, 1989

 

Le cœur
Tous les organes internes de l'homme sont chauves et lisses. Le foie, les intestins, les poumons sont chauves. Il n'y a que le cœur qui ait des cheveux – roux, épais, parfois très longs. Ce n'est pas bon. Les cheveux du cœur, comme des plantes aquatiques, gênent la circulation du sang. Des vers s'y logent souvent. Il faut aimer très fort, pour arracher à son prochain les petits parasites mouvants des cheveux du cœur.
Zbigniew Herbert, Étude de l'objet, 1961

 

Le cube de bois
Le cube de bois ne peut être décrit que de l'extérieur. Nous sommes ainsi condamnés à une ignorance éternelle quant à son essence. Même si on le coupe vite en deux, son intérieur devient tout de suite son extrémité et le secret devient peau en un éclair. Il est donc impossible de fonder la psychologie d'une boule de pierre, d'une barre de fer, d'un parallélépipède de bois.
Zbigniew Herbert, Étude de l'objet, 1961

 

Venir au monde, ce n'est pas seulement naître à ses parents, c'est naître à l'humanité. En Occident comme dans toutes les civilisations, l'homme doit naître une seconde fois – naître à ce qui le dépasse, lui et ses parents.
Séparer l'homme humainement, c'est lui enseigner un au-delà de sa personne, le conduire par la parole jusqu'aux portes de l'Abîme, lui montrer par où passe le désir de l'homme.
Pierre Legendre, La fabrique de l'homme occidental, 1996

 

Nous allons visiter cet Occident et découvrir comment il fabrique la dimension fantastique, dans cette Architecture invisible qui soutient l'enfantement des générations.
L'humanité vit et meurt, elle fait le vide pour se reproduire, une multitude remplace une autre multitude. Les sociétés ultramodernes appellent cela « démographie ».
Mais la comptabilité ne nous dit pas pourquoi, lorsque l'homme voit l'effigie du soleil couchant, il est rempli de nostalgie.
Pierre Legendre, La fabrique de l'homme occidental, 1996


Nous nous sentons libres quand surgit en nous une idée, une émotion, un acte. Nous éprouvons un sentiment de liberté quand nous nous arrêtons et que nous assistons immobiles au spectacle de notre activité se déployant sans heurts selon sa propre nécessité. Nous nous sentons libres, et sommes libres si l'on veut, chaque fois que nous agissons par une nécessité qui est en nous et que notre activité ne rencontre aucun obstacle au sein d'elle-même.
Jean François Billeter, Esquisses, 2016

 

Réfléchir, c'est laisser la pensée faire son travail, en lui donnant le temps qui lui est nécessaire. La bonne pédagogie est celle qui suscite la pensée et crée le loisir nécessaire à son cheminement.
Jean François Billeter, Esquisses, 2016

 

C'est ainsi que le langage crée le monde. Chaque langue crée un monde un peu différent ou très différent des autres. Chaque monde a exactement la même cohérence que le langage qui l'exprime.
Jean François Billeter, Esquisses, 2016

 

« L'esprit foncièrement est sans bouts [qui le fassent apparaître], 神本亡端 : il s'héberge dans les actualisations sensibles, 栖形, suscitant des correspondances, 感类, [de sorte que] le principe des choses pénètre les ombres et les traces, 理入影迹 ».
François Jullien, Vivre de paysage ou L'impensé de la Raison, 2014

 

[…] La Chine ne projetant pas d'« au-delà » métaphysique, parce que ne dédoublant pas le monde de façon telle (platonicienne) que l'intelligible (de l'Être) en vienne in-former le sensible, celui-ci ne pouvant que le refléter, il est logique que ce soit en développant le plus finement, en même temps que le plus exhaustivement, l'éventail des formes-actualisations possibles, celui-ci déployant à lui seul tout le sensible, que le monde, en Chine, soit abordé.
François Jullien, Vivre de paysage ou L'impensé de la Raison, 2014

 

Je fais constamment des erreurs et, jusqu'à ce jour, la plus étonnante a porté sur le mot « rebelle », que je croyais être un dérivé de « belle » : être belle de nouveau parce que la beauté s'acquiert et se perd.
Kim Thuy, Mãn, 2013

 

Dans l'ordre naturel, les filles apprenaient donc à mesurer la quantité d'eau pour le riz avec la première phalange de l'index, à tailler les « piments vicieux » (ót hiêm) avec la pointe du couteau pour les transformer en fleurs inoffensives, à éplucher les mangues de la base à la pointe pour ne pas contredire le sens des fibres...
Kim Thuy, Mãn, 2013

 

« Qu'est-ce que vous lui donnez à manger à cette enfant pour qu'elle ait des lèvres si rouges? »
Kim Thuy, Mãn, 2013

 

Maman et moi, nous ne nous ressemblons pas. Elle est petite, et moi je suis grande. Elle a le teint foncé, et moi j'ai la peau des poupées françaises. Elle a un trou dans le mollet, et moi j'ai un trou dans le cœur.
Kim Thuy, Mãn, 2013

 

C'est une question qu'on pose dans une agitation discrète, à minuit, quand on n'a plus rien à demander. Auparavant on la posait, on ne cessait pas de la poser, mais c'était trop indirect ou oblique, trop artificiel, trop abstrait, et on l'exposait, on la dominait en passant plus qu'on n'était happé par elle. On n'était pas assez sobre. On avait trop envie de faire de la philosophie, on ne se demandait pas ce qu'elle était, sauf par exercice de style; on n'avait pas atteint à ce point de non-style où l'on peut dire enfin : mais qu'est-ce que c'était, ce que j'ai fait toute ma vie?
Gilles Deleuze - Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie?, 1991

 

C'est l'heure où l'on dit : « c'était ça, mais je ne sais pas si je l'ai bien dit, ni si j'ai été assez convaincant ». Et l'on s'aperçoit qu'il importe peu d'avoir bien dit ou d'avoir été convaincant, puisque de toute manière c'est ça maintenant.
Gilles Deleuze - Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie?, 1991

 

Ce qu'elle ne peut montrer à l'enfant, encore épars, elle le montre à la forêt, qui lui a appris l'intensité du silence précédant l'arrivée des premiers chants du merle, la ténacité du givre, dans ses marches sur les feuilles, les mousses, les traces d'autres bêtes. Le brouillard nettoie son corps entier, passe sous les muscles, dans les nerfs, libère les bronches, les reins, lave le sang. Le corps suit sa loi, dans sa programmation millimétrique, sûrement, tranquillement, sans poser de questions, sans aucun doute.
Mathilde Vischer, Lisières, 2014

 

Mon corps a commencé à se fatiguer lorsque j'ai voulu me rencontrer réellement. Les points d'appui sur lesquels je pensais pouvoir compter soudain m'ont fait défaut. Alors je me suis ébranlée de fond en comble à cause de cette carence inexplicable et j'ai essayé de me dépayser radicalement en me proposant d'être un zèbre.
Août 1975 Gina Pane
Gina Pane, Lettre à un(e) inconnu(e), textes réunis par B. Chavanne et A. Marchand, 2003

 

« Monsieur sait sûrement mieux que moi », me dit-il, « que coucher avec une fille, ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît : de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin. »
Pierre Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, 1782

 

Je l'aurais bien voulu, car j'ai remarqué que quand on regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas; ou bien c'est le rouge qu'elle mettent, qui empêche de voir celui que l'embarras leur cause; car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement.
Pierre Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, 1782

 

Je me garde fou.
Gil Joseph Wolman, Défense de mourir, 2001

 

Parce qu'ils attendent paradoxalement moins de réponses que les caresses, les mots orduriers sont toujours plus stéréotypés et tiennent peut-être leur pouvoir d'appartenir précisément au plus immuable des patrimoines. Ainsi nous confondent-ils encore un peu plus dans l'espèce, jusque dans ce qui a pourtant fonction de nous y distinguer, à savoir la parole, et accélèrent-ils l'anéantissement que nous recherchons dans de tels instants.
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

Seuls peuvent se donner entièrement sans danger les êtres qui ne peuvent pas se donner entièrement, parce que la richesse de leur âme est fondée sur une évolution permanente qui fait que chaque don engendre immédiatement de nouveaux trésors.
Serge Chaumier, La déliaison amoureuse, 1999

 

Tenons aussi compte du fait que le sens d'un mot fondateur est une synthèse. Il rassemble une expérience personnelle et collective – qu'il a aussi contribué à former.
Jean François Billeter, Notes sur Tchouang-Tseu et la philosophie, 2010

 

L'amour sublime, c'est l'amour castré de toutes ces excroissances et qui, tel l'arbre taillé, se concentre sur un seul but.
Serge Chaumier, La déliaison amoureuse, 1999

 

Notre vocation ultime est de développer notre puissance d'agir et de devenir mortels.
Jean François Billeter, Un paradigme, 2012

 

C'est le propre de l'homme de pouvoir être cause efficiente, à des degrés divers, et de produire du nouveau, qui l'étonne lui-même. Cela lui arrive parce qu'il a en lui une dimension d'inconnu et qu'il s'y forme des phénomènes d'intégration dont il ne connaît que très partiellement (ou pas du tout) les sources. Et c'est pour cette raison qu'il a été et restera toujours pour lui-même une énigme.
Jean François Billeter, Un paradigme, 2012

 

Nous, nous battions des paupières. Un clin d'œil, ça s'appelait. Un petit éclair noir, un rideau qui tombe et qui se relève : la coupure est faite. L'œil s'humecte, le monde s'anéantit. Vous ne pouvez pas savoir combien c'était rafraîchissant. Quatre mille repos dans une heure. Quatre mille petites évasions.
Jean-Paul Sartre, Huis clos, 1947

 

Quand un homme a été mordu une fois par un serpent, il a peur toute sa vie de l'ombre d'une corde.
Qiu Xiaolong, Mort d'une héroïne rouge, 2000

 

En termes d'existentialisme, ne pas faire de choix est en soi faire un choix.
Qiu Xiaolong, Mort d'une héroïne rouge, 2000

 

Le saule apparaît dans la brume,
Je vois mes cheveux en désordre, l'épingle en forme de cigale
est tombée sur le lit.
Que m'importent les jours qui m'attendent,
Si ce soir ton plaisir avec moi est complet?

Qiu Xiaolong, Mort d'une héroïne rouge, 2000

 

Un superbe distique. Cette impression de déjà vu a été interprétée comme l'effet de souvenirs de rêves, ou comme un raté dans les neurones du cerveau.
Qiu Xiaolong, Mort d'une héroïne rouge, 2000

 

Lancelot penchait la tête, tentant d'être le plus immobile possible, essayant de réduire sa respiration à l'extrême, se tenant en équilibre à la poignée de la fenêtre pour ne pas perdre pied et regardant son camphrier et les chats qui se prenaient pour des opossums.
Véronique Ovaldé, Et mon cœur transparent, 2008

 

Pour les femmes, la marche requiert impérativement un certain savoir-faire. Hélas, c'est une chose qu'il faut éprouver soi-même et qu'on ne peut pas transmettre par la parole. Yi Xin se flattait d'avoir une perception très vive de ces choses-là.
Chi Li, Pour qui te prends-tu?, 1995

 

La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas.
André Breton, Nadja, 1964

 

La beauté, ni dynamique ni statique. Le cœur humain, beau comme un sismographe.
André Breton, Nadja, 1964

 

Mais ainsi en va, n'est-ce pas, du monde extérieur, cette histoire à dormir debout. Ainsi fait le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors.
André Breton, Nadja, 1964

 

Elle était forte, enfin, et très faible, comme on peut l'être, de cette idée qui toujours avait été la sienne, mais dans laquelle je ne l'avais que trop entretenue, à laquelle je ne l'avais que trop aidée à donner le pas sur les autres : à savoir que la liberté, acquise ici-bas au prix de mille et des plus difficiles renoncements, demande à ce qu'on jouisse d'elle sans restrictions dans le temps où elle est donnée, sans considération pragmatique d'aucune sorte et cela parce que l'émancipation humaine, conçue en définitive sous sa forme révolutionnaire la plus simple, qui n'en est pas moins l'émancipation humaine à tous égards, entendons-nous bien, selon les moyens dont chacun dispose, demeure la seule cause qu'il soit digne de servir.
André Breton, Nadja, 1964

 

« Ce sont tes pensées et les miennes. Vois d'où elles partent toutes, jusqu'où elles s'élèvent et comme c'est encore plus joli quand elles retombent. [...] »
André Breton, Nadja, 1964

 

Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l'on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où qui je suis m'apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant.
André Breton, Nadja, 1964

 

L'important est que les aptitudes particulières que je me découvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'une aptitude générale, qui me serait propre et ne m'est pas donnée. Par-delà toutes sortes de goûts que je me connais, d'affinités que je me sens, d'attirances que je subis, d'événements qui m'arrivent et n'arrivent qu'à moi, par-delà quantité de mouvements que je me vois faire, d'émotions que je suis seul à éprouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tient, ma différentiation. N'est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différentiation que je me révélerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête?
André Breton, Nadja, 1964

 

Je voudrais m'échapper, mais je n'ai pas le courage de traverser l'espace imprégné d'elle, qui sépare mon lit de la porte.
Nathalie Sarraute, Enfance, 1983

 

Nous aimons, Gacha et moi, rester à contempler dans la vitrine d'un magasin de chaussures, elle, des souliers noirs vernis à hauts talons, ils sont très beaux, elle a raison, et moi des souliers noirs vernis d'enfant qui ont des talons un peu plus hauts que ceux des miens, presque comme ceux des grandes personnes...
Nathalie Sarraute, Enfance, 1983

 

- Combien de temps il t'a fallu pour en arriver à te dire qu'elle n'essayait jamais, sinon très distraitement et maladroitement, de se mettre à ta place...
Nathalie Sarraute, Enfance, 1983

 

LA GLACE SANS TAIN
Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés? Nous ne savons plus rien que les astres morts; nous regardons les visages; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n'y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille.
André Breton et Philippe Soupault, Les champs magnétiques, 1919

 

Ces images du premier matin étaient ce qu'il pouvait arriver de pire à un homme mûr; et bien que Don Fabrizio sût qu'elles étaient destinées à s'évanouir avec l'activité du jour il en souffrait de façon aiguë parce qu'il avait désormais assez d'expérience pour savoir qu'elles laissaient au fond de l'âme un sédiment de deuil qui, s'accumulant jour après jour, finirait par être la véritable cause de sa mort.
Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, Le Guépard, 1958

 

Il me dit qu'elles n'avaient plus les petites nattes serrées que Rose leur tressait en forme d'anses avec un ruban. Il me dit qu'on les leur avait coupées, qu'elles avaient maintenant les cheveux courts, à la Jeanne d'Arc, sans doute parce que c'était plus propre.
Claude Simon, Le Vent. Tentative de restitution d'un retable baroque, 1957

 

Je suis en route
J'ai toujours été en route
Je suis en route avec la petite Jehanne de France
Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues
Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, 1913

 

Et il me raconta qu'il pouvait sentir, respirer toute cette chair de femme, et percevoir la secrète pulsation du sang sous la peau transparente aux fines veines bleues, et encore l'éclatante lumière de midi pénétrant par la fenêtre ouverte, avec le vent qui faisait battre le rideau de fausse dentelle, comme si lumière et vent n'étaient qu'une seule et même chose, ou plutôt une absence de quelque chose : le vide, le néant, une sorte d'éblouissante vacuité au sein de laquelle il avait l'impression de se tenir, dépouillé, décharné, et même plus que décharné : désincarné, réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire même pas son squelette, même pas quelques os : un clou rongé, une brindille, rien, […]
Claude Simon, Le Vent. Tentative de restitution d'un retable baroque, 1957

 

Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle
Écossais
Et l'Europe tout entière aperçue au coupe-vent d'un express à toute vapeur
N'est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, 1913

 

Peut-être fut-ce à cause de la fille. Peut-être pas. Peut-être ne la vit-il même pas, elle, ses seins, son visage peinturluré, ses yeux faits, ou plutôt ne vit-il pas ce qu'elle était, se contenta-t-il de penser que c'était une de ces filles de la campagne qui ne savent pas mettre leur rouge, ou que la coutume, ici, voulait que ce fussent les mères qui servent à table jusqu'à ce que les filles soient assez grandes pour s'habiller de noir à leur tour et prendre place à côté du feu de braises.
Claude Simon, Le Vent. Tentative de restitution d'un retable baroque, 1957

 

J'ay pensé depuis, suyvant l'opinion de ceux qui disent que le lezard se delecte à la face de l'homme, que cestuy-là avoit prins aussi grand plaisir de nous regarder que nous avions eu peur à le contempler.
Jean de Léry, Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil, 1580

 

Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l'entour; de ne rien espérer d'autre; de ne regretter rien de plus.
Victor Segalen, Peintures, 1916

 

Ma mère a vraisemblablement trouvé mon corps dans son corps en pissant sur un bâton.
Carla Demierre, Ma mère est humoriste, 2011

 

Le souvenir chorégraphie son événement, il le gesticule si précisément qu'on en oublie qu'il est vide. Ceci étant dit, c'est oublié. Et une chose, que la première devrait dire pour qu'elle existe et que la deuxième se retient de penser en attendant que la première le dise pour pouvoir le faire, n'existe plus.
Carla Demierre, Ma mère est humoriste, 2011

 

Qu'est-ce que les gens qui vivent la nuit détestent le plus? Ce qu'ils détestent le plus, c'est qu'on vienne frapper à leur porte en plein jour.
Chi Li, Le Show de la vie, 2000

 

[…] parce qu'elle dissocie le signe et la chose pensée, l'écriture alphabétique suggère qu'il existe au-delà des signes visibles un domaine des idées, un monde d'identités abstraites que nos sens ne peuvent atteindre mais que notre esprit peut concevoir. Elle invite à se représenter comme une ascension vers la vérité le passage des sons aux mots, des mots aux pensées, des pensées aux idées en soi. Associant au contraire étroitement le signe et la chose pensée, l'écriture chinoise fait plutôt concevoir le signe comme une pensée et la pensée comme un signe, ou le signe comme une chose perçue et la chose perçue comme un signe. Elle incite moins à chercher derrière les signes visibles des réalités abstraites qu'à étudier les relations, les configurations, les récurrences de phénomènes qui sont des signes et de signes qui sont des phénomènes, à s'interroger sur la dynamique de leurs apparitions et de leurs disparitions.
Jean-François Billeter, L'art chinois de l'écriture, 1989

 

Je suis là : là, là, ou là, enfin quelque part, je m'y tiens, il faut bien que j'occupe l'espace, je l'occupe de toute façon [...]
Joy Sorman, Gros œuvre, 2009

 

Alors, il n'est peut-être pas nécessaire que ma mère soit ma reine, c'est déjà beaucoup qu'elle soit uniquement ma mère, même si mes rares baisers sur ses joues sont moins majestueux.
Kim Thuy, Ru, 2010

 

Un dicton vietnamien dit : Seuls ceux qui ont des cheveux longs ont peur, car personne ne peut tirer les cheveux de celui qui n'en a pas. Alors, j'essaie le plus possible de n'acquérir que des choses qui ne dépassent pas les limites de mon corps.
Kim Thuy, Ru, 2010

 

Il ne faut pas bouder le monde, se dit-il enfin. Il est si méchant, qu'il ne daignerait pas s'apercevoir qu'un jeune homme, enfermé à double tour dans un second étage de la rue Saint-Dominique, le hait avec passion.
Stendhal, Armance, 1827

 

Pas de quoi fouetter un chat : c'est ce qu'il faut se répéter, quoi qu'il arrive.
Nathalie Sarraute, Martereau, 1953

 

[...] je m'arrange toujours, quand je peux, pour poser ma main négligemment sur mes lèvres qui n'en finissent plus de s'agiter pour trouver une bonne position.
Nathalie Sarraute, Martereau, 1953

 

« Vous »... « Vous »... « Vous »... et nous nous ratatinons, nous nous blotissons l'un contre l'autre, nous nous tenons serrés, pressés les uns contre les autres comme des moineaux effrayés.
Nathalie Sarraute, Martereau, 1953

 

« Je ne sais pas » est une phrase extrêmement utile.
Lu Xun, Errances, 1924

 

NEIGE, doucement :
Il faut vous en aller, madame. Vous perdez tout votre sang, et l'escalier de la mort est interminable. Et clair comme le jour. Pâle. Blanc. Infernal.
Jean Genet, Les Nègres, 1958

 

LA REINE, se penchant pour interpeler Neige :
Est-il vrai, mademoiselle, qu'il ne nous reste que notre tristesse et qu'elle nous soit une parure?
Jean Genet, Les Nègres, 1958

 

Quand en été les lotus commencent à fleurir, les corolles se ferment le soir pour se rouvrir à l'aurore. Yun avait coutume d'enfermer une pincée de thé dans un sachet de gaze qu'elle plaçait à la tombée de la nuit au cœur de la fleur. Elle le reprenait le lendemain matin, et le thé ainsi préparé, à l'aide d'eau de pluie réservée à cet usage, avait un parfum d'une exquise délicatesse.
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre), 1877

 

Je me souviens que dans mon enfance je pouvais regarder le soleil sans cligner des yeux.
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre), 1877

 

« Je croyais, dis-je, qu'on ornait autrefois les cheveux des femmes de boutons de jasmin parce qu'ils étaient ronds et lumineux comme des perles. Je ne savais pas que c'était parce que leur senteur est tellement plus plaisante quand elle se mêle à celle de la chevelure huilée et du visage poudré. Alors l'arôme même des mains-de-Bouddha que l'on offre dans le culte ne leur est pas comparable. »
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre), 1877

 

Qu'importe qui vous mange? homme ou loup; toute panse
Me paraît une à cet égard;
Un jour plus tôt, un jour plus tard,
Ce n'est pas grande différence.
La Fontaine, Fables, 1678

 

Tout l'automne à la fin n'est plus qu'une tisane froide.
Francis Ponge, Le parti pris des choses, 1942

 

PREMIER GARDIEN. - Je n'ai pas entendu par les oreilles, mais j'ai eu l'idée d'entendre quelque chose.
Bernard-Marie Koltès, Roberto Zucco, 1988

 

« Mais ce coin est notre palais, elle est la reine et moi le roi, et je sors seulement quand elle me donne le signal. »
Ian McEwan, Délire d'amour, 1997

 

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.
Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1867

 

Quant à celui qui se conforme aux règles du Ciel et de la Terre, et maîtrise les changements des six souffles, il peut voyager dans des territoires illimités. Y a-t-il quelque chose dont il dépende encore ? Voilà pourquoi l’on dit que l’homme parfaitement accompli n’a pas de moi, que le Saint n’a pas de mérite, que le Sage n’a pas de nom.
Zhuangzi, IIIe siècle

 

Si vous ne pensez pas quand vous n'avez plus de tête, d'où vient que votre cœur est sensible quand il est arraché? Vous sentez, dites-vous, parce que tous les nerfs ont leur origine dans le cerveau; et cependant si on vous a trépané, et si on vous brûle le cerveau, vous ne sentez rien. Les gens qui savent les raisons de tout cela sont bien habiles.
Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764

 

Le monde est inepte à se guérir : Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans regarder à quel prix.
Montaigne, Essais, 1588

 

Je commence à dire à mes proches que j'écris un nouveau livre, pour la première fois une version de vie : un livre sur « le bébé ». « Et comment ça se termine? » demande, provocateur, un habitué de mes fantômes. Je ris jaune, et je touche discrètement le bois de ma chaise.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

Et quelques fois, l'envers du jardin, quelque chose de noir sous les arbres, dans le verso de l'air. La sensation d'être en vie en est spectralement aiguisée. J'essaie de me convaincre que la terreur n'est pas l'essentiel de cet étrange amour.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

De toutes les solutions possibles pour que la vie advienne, c'est la plus insensée qui a été retenue.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

Avant, ce n'est pas que je n'aimais pas les bébés; c'est qu'ils n'existaient pas.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

Plus précisément encore, il n'y a pas que les psychotiques pour aimer ainsi, il y a aussi les bébés. Ceux qui ne savent pas encore distinguer entre soi et l'autre, entre leur propre corps et celui contre lequel ils se blotissent.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

[...] alors, elle n'est plus dans le temps normal, ni dans le temps thérapeutique, ni dans le temps créateur. Elle est entrée dans le temps de la folie, le temps nervalien de « l'analogie universelle », où tout signifie.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Car l'enfantement, loin d'être la pure répétition biologique - le « ressassement de l'espèce », comme ils aimaient à le dire -, implique au contraire l'acceptation d'une véritable différence, une altérité par rapport à laquelle les notions de supériorité et d'infériorité sont épourvues de sens.
Nancy Huston , Journal de la création, 1990

 

Par exemple, si je suis allongée sur un lit et que quelqu'un pose un livre à côté de ma jambe, le lit vibre et cette vibration est transmise à mes membres inertes - cela existe, c'est du réel; comment se fait-il que tout le monde ne ressente pas cette vibration constante de l'univers?
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Si on a « l'impression » d'avoir raté l'essentiel, eh bien, on l'a raté.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

De plus en plus, la gestation m'apparaît comme un microcosme de la vie humaine. Une leçon sur le temps : son caractère inexorable, irréversible, irréfutable... et relatif.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

De main en main, nous finirons bien par voir clair dans cette histoire.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

« Humain » veut dire ici : mortel. Périssable. Pourrissable. Épouvantable, au sens propre : cela épouvante.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

[...] mieux valait écrire sans détours, dire le fond de sa pensée comme l'enfant sur les genoux de sa mère, et compter qu'un message passerait en récompense de cette simplicité.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,1990 (recueil de nouvelles de 1905 à 1941)

 

Nous pensons le monde comme une boule où l'on a mis du vert pour figurer les champs et les forêts, fait des fronces bleues pour les mers et des pincements pour les chaînes de montagne.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,1990 (recueil de nouvelles de 1905 à 1941)

 

L’aube, même froide et mélancolique, ne manque jamais de lancer dans mes membres ses flèches qu’on dirait de givre étincelant et acéré. Je tire les lourds rideaux et cherche la première lueur qui montre la percée de la vie. La joue au carreau, j’aime à m’imaginer que je serre d’aussi près que possible le grand mur du temps qui toujours lève, retire et dégage des pans de vie neufs au-dessus de nous. Puisse-t-il m’appartenir de goûter cet instant avant qu’il ne s’étende sur le reste du monde, d’en goûter la fraîcheur et la nouveauté! De ma fenêtre, je vois le cimetière où sont enterrés tant de mes aïeux, et dans ma prière j’ai pitié de ces pauvres morts, jouets de l’onde et de son éternel va-et-vient, car je les vois décrire des cercles, roulés à jamais par le flot pâle. Puissions-nous, nous qui avons le don du présent, en user et jouir : voilà, je le confesse, un peu de ma prière du matin.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,1990 (recueil de nouvelles de 1905 à 1941)

 

J’agite doucement la main et je pars,
Je pars sans même emporter un nuage avec moi.

Qiu Xialong, Encres de Chine, 2006

 

Mais à quoi bon être un grillon, victorieux ou pas, si l’on finissait toujours par se faire happer par une main d’enfant et être condamné à tourner en rond dans un petit pot de terre ?
Qiu Xialong, Encres de Chine, 2006

 

Tout être humain, en tant que sujet réel, est une énigme.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Le Réel, c'est le réceptacle d'inattendu, alors que nous cogitons et raisonnons sur ce que nous appelons la Réalité, le répétitif attendu.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Les animaux de compagnie sont des objets transitionnels non pas entre le sujet humain et une personne extérieure, mais entre le sujet humain et une partie de lui-même, la part non verbalisable de ses affects.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Seule la solitude permet de dépasser le stade du sentiment de solitude. La solitude éprouvée comme un fait, reconnue comme une valeur.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

[...] « s'escargoter », c'est retourner à son centre, [...]
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

À tout mammifère, la réalité a donné un destin marqué à son origine dans une individuation, impuissante à survivre isolée.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Creuser c'est attendre impatiemment que la mer se manifeste en mouillant le fond du trou.
Mélodie Le Blévennec, Une odeur de renfermé, pas trop gênante, 2007

 

Elle se tut.
Carla Demierre , Avec ou sans la langue, 2004

 

Le mot est : autre. C'est un micro-éboulement.
Carla Demierre , Avec ou sans la langue, 2004

 

Mais ça n'est pas une preuve. La profondeur du cœur humain est sans limites. Je me contentais de batifoler innocemment au bord.
Yôko Ogawa, La petite pièce hexagonale, 1994

 

L'existence est une route, et si on prend la tangente, elle est plus longue.
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000

 

« Je vais avoir quarante ans, et l'être qui m'est le plus proche est un pingouin... [...] »
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000

 

La vie est un tout, et c'est pourquoi la mort d'une petite partie de ce tout laisse de la vie après elle, car la quantité des éléments vivants d'un tout est toujours supérieure à celle des éléments morts…
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000

 

Je m'appelle Rose comme ma mère.
Pas Rose bis, pas Deuxième Rose, pas Bouton de Rose, pas Rosalie, Rosette, Rosa Niña, Seven Sisters Rose ou Rosa Gallica, non je m'appelle simplement Rose, comme elle.
Je crois que c'est mon père qui a choisi de me nommer ainsi. Mon père le directeur du cirque. Je ne veux pas savoir, je n'ai jamais voulu savoir, je ne fais que deviner la raison pour laquelle je m'appelle comme ma mère.
Et chaque fois que j'y pense, je me sens sombrer dans un long puits de fraîcheur, avec le fond du puits tout au bout, le fond glissant à cause de la mousse et de l'humidité de roche qui me pénètre les os des chevilles et les bronches. Je pose mon cul sur les champignons rouges qui s'effritent en dégageant une odeur de coquillages.
Je reste assise dans ce territoire ombreux avec le grand cercle du ciel au-dessus de moi. Je respire avec précaution et je me répète : je m'appelle Rose comme ma mère.
Véronique Ovaldé, Déloger l'animal, 2005

 

Elle sut alors ce qu'elle aurait dû répondre à Mathilde Kessler tout à l'heure quand celle-ci lui avait demandé, avec une pointe d'agacement dans la voix, à quoi ressemblait sa vie en ce moment.
« … 02-12-03 … 00:34 … - 4°C… »
Anna Gavalda, Ensemble, c'est tout, 2006

 

Seuls les humains rougissent, tu sais. On ne sait pas encore bien expliquer la fonction évolutionnaire de cet afflux de sang au visage…
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

En Occident, on sépare avec soin les différents moments de la vie. Il y a un lieu pour naître, un lieu pour déféquer, un lieu pour prier et un autre pour mourir…
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

Je ne comprendrai jamais la copulation entre humains. Que cet acte banal, fonctionnel, en principe destiné à la reproduction de l'espèce, puisse ainsi happer l'âme et la propulser hors du monde…
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

C'est choquant, les intimités brutales que les déjà-mères se permettent avec les pas-encore-mères. Cette irruption du corps, du sexe et de la mortalité dans les conversations les plus futiles.
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

- Pourquoi qu'on dit des choses et pas d'autres ?
- Si on disait pas ce qu'on a à dire, on se ferait pas comprendre.
Raymond Queneau, Zazie dans le métro, 1972

 

Pourtant, les enfants tombent constamment sans perdre pour autant leurs facultés mentales. Est-ce parce qu'ils tombent de moins haut ? Peut-être que le fait de crier rétablit les circuits.
Mary Anna Barbey, D'Amérique, 1999

 

Tant qu'on est vivant, rien n'est jamais réglé. Et la mort elle-même laisse dans son sillage une part d'inachevé. De désordre.
Mary Anna Barbey, D'Amérique, 1999

 

J’avais l’impression que tout le monde savait que je mangeais des fleurs.
Marie Darrieussecq, Truismes, 1996

 

Il arrive un moment où les problèmes des autres doivent rester à leur place, c’est-à-dire chez les autres.
Milena Moser, Cœur d’artichaut, 2002

 

Déjà elle voile les sommets des montagnes. On sent qu’elle vient, son odeur descend sur la plaine. Plus rien ne bouge dans les villages. Ils attendent.
Neiges blanches et rouge sang
Sang de vierges et neiges d’anges,

chantent les servantes.
S. Corina Bille, Emerentia, 1979

 

Antonia suivait les circonvolutions du poisson d’Isabelle entre ses algues en plastique. Il les contournait souplement, gobait une poussière, créait quelques bulles irrégulières, reprenait sa route. Il n’était pas rouge, contrairement à ce qu’une appellation abusive laissait entendre, mais orangé, et chacune de ses écailles constituait une paillette prête à s’allumer ou à s’éteindre.
Nathalie Quintane, Antonia Bellivetti, 2004

 

Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour. Non, vous ne pourrez rien atteindre qui ne le soit déjà, parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d’une lumière à une autre lumière, et il dit : donc, ce n’était que cela.
Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, 1986

 

Les souvenirs sont les armes secrètes que l’homme garde sur lui lorsqu’il est dépouillé, la dernière franchise qui oblige la franchise en retour; la toute dernière nudité.
Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton , 1986

 

Car ce que tout homme ou animal redoute, à cette heure où l’homme marche à la même hauteur que l’animal et où tout animal marche à la même hauteur que tout homme, ce n’est pas la souffrance, car la souffrance se mesure, et la capacité d’infliger et de tolérer la souffrance se mesure; ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est l’étrangeté de la souffrance, et d’être amené à endurer une souffrance qui ne lui soit pas familière.
Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, 1986

 

Un enfant forge son pouvoir dans l’énigme de sa vie future.
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

J’en viens à parler d’animal et d’immersion dans l’animalité humaine. Par quel détour résumer au mieux le contraste d’expériences où se mêlent la jouissance qui projette hors de soi et la salissure qui fait se rapetisser ?
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

Tandis que moi, il m’a fallu parcourir des distances géographiques pour accéder à des parties de moi-même. J’ai fait Paris-Dieppe en 4 L et dormi face à la mer pour apprendre que je possédais quelque part, dans une région que je ne pouvais pas voir et que je n’avais pas encore imaginée, une ouverture, une cavité si souple et si profonde que le prolongement de chair qui faisait qu’un garçon était un garçon, et que je n’en étais pas un, pouvait y trouver place.
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

Parfois, il se disait que la mort seule pouvait lui donner la sensation paisible du vrai repos. Il se rappelait un chant de son enfance : courte est la vie, à peine la largeur d’une main, encore plus courte la vie de ceux qui aiment dormir… Kiên savait que la sienne s’écoulait à l’envers.
Bao Ninh, Le chagrin de la guerre, 1994

 

Rien que de vivre ne signifie pas la même chose pour deux êtres humains.
Sigrid Undset, Jenny, 1940

 

[...] il vaut mieux avoir trop peu du nécessaire que de se priver toujours du superflu. Le superflu, c’est bien pour l’obtenir que l’on travaille, c’est de lui dont on rêve.
Sigrid Undset, Jenny, 1940

 

Chaque enfant qui chante, se dit Lou, agrandit le monde, [...]
Leslie Kaplan, Le silence du diable, 1989

 

Mais je ne suis pas si sûr qu'un homme ait le droit de dire ce qui est fou et ce qui ne l'est pas. C'est comme si, dans chaque homme, il y avait quelqu'un hors des limites de la raison et de la folie qui, témoin des actes raisonnables et insensés, les jugerait avec la même horreur et le même étonnement.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Je ne peux pas aimer ma mère parce que je n'ai pas de mère. La mère de Jewel est un cheval.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Ma mère est un poisson.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Dans une chambre étrangère, il faut faire le vide en soi-même pour pouvoir dormir. Et, avant d'avoir fait le vide pour pouvoir dormir, qu'est-ce qu'on est ? Et quand on a fait le vide pour pouvoir dormir, alors on n'est plus. Et quand on est tout plein de sommeil, c'est comme si on n'avait jamais été. Je ne sais pas ce que je suis. Je ne sais pas si je suis ou non.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Je sens mon corps, mes os, ma chair qui commencent à se séparer, à s'ouvrir pour livrer passage à la solitude; et devenir quelqu'un qui n'est plus seul est une chose terrible.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Cela seulement, car bien sûr, quand le voltage a été trop élevé, le filament de la lampe brûle et se rompt; [...]
Kôbô Abé, La femme des sables, 1964

 

Ce qui nous différencie des animaux c'est que nous pouvons passer tout entier avec nos yeux par où l'espace est trop petit pour notre corps.
Jean-Luc Parant, Est-ce parce que les yeux font apparaître ce qu'ils voient qu'ils nous identifient quand nous apparaissons ?, 1999 (Jean-Michel Espitallier, Pièces détachées, Une anthologie de la poésie française aujourd'hui, 2000)

 

LA POULE
Un dimanche matin où je marchais dans Stanton Street, je vis une poule à quelques mètres devant moi. Je marchais plus vite que la poule, et je la rattrapai donc peu à peu. Au moment où nous atteignîmes la 18e avenue, je la talonnais. La poule prit vers le sud dans l'avenue. Arrivée devant la quatrième maison, elle tourna dans l'allée, gravit en sautant les marches du seuil et frappa sur la porte métallique à coups de bec acérés. Après un instant, la porte s'ouvrit et la poule entra.
LINDA ELEGANT - Portland, Oregon

Anthologie composée par Paul Auster, Je pensais que mon père était Dieu et autres récits de la réalité américaine, 2001

 

L'architecte, par l'ordonnance des formes, réalise un ordre qui est une pure création de son esprit; par les formes, il affecte intensivement nos sens, provoquant des émotions plastiques; par les rapports qu'il crée, il éveille en nous des résonances profondes, il nous donne la mesure d'un ordre qu'on sent en accord avec celui du monde, il détermine des mouvements divers de notre esprit et de notre cœur; c'est alors que nous ressentons la beauté.
Le Corbusier, Vers une architecture, 1923

 

L'instinct primordial de tout être vivant est de s'assurer un gîte. Les diverses classes actives de la société n'ont plus de gîte convenable, ni l'ouvrier, ni l'intellectuel.
Le Corbusier, Vers une architecture, 1923

 

Penser librement, disait Simon, penser dans toutes les directions possibles, est un des grands plaisirs que l'on peut avoir, parfois c'est même de la joie…
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Je pleure, disait Marie, et la seule chose que je sais c'est que mes larmes sont ce que j'ai de plus intime, de plus à moi, elles sont vraiment à moi.
C'est affreux de penser que si quelqu'un voulait vraiment me rencontrer, ce qu'il trouverait ce serait mes larmes.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Ma mère me chantait une comptine, de quoi sont faits les petits enfants, les filles elles sont en sucre et les garçons… je ne sais plus en quoi sont les garçons.
En sucre…
Le sucre, ça fond.
Pas merveilleux, le sucre.
Moi, je me sens en sable, disait Louise.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Ce que je ressens, c'est un goût de mort dans la bouche. Un goût plat. Un goût de poussière.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Ma vie, se disait encore Louise. On dirait un mauvais roman. Une fois qu'on connaît le début on peut tout déduire. C'est lamentable.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Le langage, dit encore Simon, creuse en nous une distance paradoxale, une distance qui nous divise et nous sépare de nous-même : car avant de pouvoir les utiliser à son tour, l'homme est littéralement fait, fabriqué, par les mots, et les mots sont la peau des rêves.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

- Je l’ai tenue, je tiens mon idée, et elle est vérifiable dans l’atmosphère – elle a autant d’évidence qu’une poule.
Nathalie Quintane, Saint-Tropez – Une Américaine, 2001

 

L'aurore n'est qu'une espèce de recrépissage des cieux : une remise à neuf.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

 

Je viens de faire réflexion que la Terre n'est qu'un caillou séparé par hasard de la masse solaire, et que les abîmes de l'espace sont partout vides de vie.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

 

C'est étrange : dans chaque crise morale, une phrase toute faite, une phrase absolument déplacée s'offre à nous venir en aide : c'est bien là le malheur de vivre dans une civilisation trop vieille, et de posséder un carnet de poche.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

 

Dans ce monde, l'explication par l'absurde donne un sens (si le monde est absurde, tout s'explique [...]
Nathalie Quintane, Mortinsteinck, 1999

 

29. elle rit sans son dans la voiture
Nathalie Quintane, Mortinsteinck, 1999

 

Somme toute, elle était plutôt rassurée que ce soit elle qui ait entendu des voix, et non sa voix à elle qui ait retenti pour quelqu’un, ailleurs dans le vaste monde, sans qu’elle le sache.
Nathalie Quintane, Jeanne Darc, 1998

 

Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose [...]
Georges Perec, Penser/Classer, 1985

 

Qu’elle vienne si elle doit venir, cette chose-là, se dit-elle. Car il y a des moments où l’on ne peut ni penser ni sentir. Et si l’on ne peut ni penser ni sentir, où se trouve-t-on ?
Virginia Woolf, La promenade au phare, 1927

 

Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas.
Jean-Paul Sartre, La nausée, 1938

 

Bien sûr, je ne voudrais pas dire que je danse, moi qui ne sais même pas marcher, mais j'ai fini par être intrigué (pas trop tôt!) par les mouvements, par l'influence que pourraient avoir sur moi des mouvements.
C'est alors que jai remarqué une chose: Il y a un homme gauche qui ne veut rien savoir de mon homme droit et ne veut pas de son savoir-faire... malgré l'utilité que ça représenterait.
Henri Michaux, Passages, 1950

 

J'ai regardé mes pieds qui pendaient à l'intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l'époque où je travaillais encore à l'usine de boissons gazeuses. Elles étaient en sythétique marron, à talons plats, et assez usées.
Yôko Ogawa, L'annulaire, 1999

 

GANTS
Le sentiment qui domine dans l’aversion qu’on éprouve pour certains animaux est la crainte d’être par eux reconnu quand on les touche. Ce qui s’effraie au tréfonds de l’homme, c’est la conscience obscure qu’il y a en lui quelque chose qui vit, et qui est si peu étranger à l’animal répugnant que celui-ci pourrait bien le reconnaître. Tout dégoût est originellement dégoût du contact. On ne parvient même à dominer ce sentiment que par un geste radical et excessif; le répugnant est étroitement englouti et consommé tandis que la zone du contact épidermique le plus délicat reste tabou. C’est seulement ainsi qu’on peut satisfaire au paradoxe de l’exigence morale, qui demande à l’homme de dépasser, et en même temps de reprendre de la manière la plus subtile, le sentiment de dégoût. L’homme n’a pas le droit de nier sa parenté bestiale avec la créature, à l’appel de laquelle son dégoût répond : il doit s’en rendre maître.
Walter Benjamin, Sens Unique, 1928

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